Nikola Tesla et ses travaux 
 
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Traduction : Université de Bretagne Occidentale - Promotion 2017-2018 du Master Rédacteur/Traducteur (Publiée avec son aimable autorisation)
 
The New York Times du 30 septembre 1894
NIKOLA TESLA ET SES TRAVAUX

LA PROMESSE DE GRANDES RÉUSSITES

Une force incroyable gaspillée lors de la production de la lumière électrique - Conversion économique de l'énergie disponible - L'oscillateur, lequel réduira la valeur de la plupart des machines à celle des vieux métaux [qui les composent] - La puissance du médium en mouvement qui nous entoure.

   "De toute l'énergie utilisée pour créer de la lumière électrique, plus de 99 % est gaspillée."
   Cette déclaration émane d'une autorité, Nikola Tesla, et ne saura être contestée que par quelques électriciens compétents. Pour expliquer ce sur quoi elle se base, il faudrait élucider les problèmes les plus insaisissables des lois de la physique et rebaliser le chemin de la réussite des accomplissements les plus audacieux en sciences appliquées. Cependant, notons que M. Tesla ne parle que de l'énergie électrique. Aucune explication n'est apportée quant au gaspillage ayant lieu pendant les étapes du processus précédant la transformation d'énergie calorifique en énergie mécanique et d'énergie mécanique en énergie électrique.
   En acceptant la surprenante affirmation de M. Tesla dans son intégralité, il semble que l'énergie contenue dans un morceau de charbon entre sa première transformation par combustion et sa finalité électrique se dissipe tant que ça en frôle l'absurde ! La perte d'énergie thermique commence dès le fourneau et continue à chaque étape du processus de production, de transmission et de conversion de la vapeur. Ainsi, c'est un lieu commun des plus anciens et ancré en ingénierie mécanique d'entendre qu'un moteur classique n'utilise pas plus de 16 % (parfois même en dessous de 3 %) de l'énergie thermique utilisée pour le faire fonctionner. En outre, il existe également une perte par frottement mécanique, dans la plupart des cas égale à environ 35 % pour une charge moyenne du moteur, et une perte de 15 % induite par friction de la courroie, environ 50 % de l'énergie est utilisée pour faire fonctionner le moteur et transmettre l'énergie à une ligne d'arbres. Même si cette ligne d'arbres était directement connectée à une dynamo électrique de bonne facture, une perte d'énergie supplémentaire de 10 % serait induite par la dynamo. Si la dynamo était connectée à un système de lumière à arc, la perte atteindrait 30 % à cause de l'instabilité du mécanisme de régulation. De plus, entre la dynamo et le filament de carbone, dans ce qui forme le centre de l'arc électrique, a lieu, comme dit précédemment, une potentielle perte d'énergie transmise d'au moins 90 %. Parler de prouesse scientifique en présence d'une telle perte est plus qu'absurde.

Nikola Tesla



La science et les inventions pour économiser de l'énergie.

   En réalité, la science et ses inventions évoluent lentement, mais très sûrement, vers une conversion d'énergie disponible bien plus économique. Dans le cas de la lumière électrique, nous devons accepter l'exactitude de la déclaration stipulant qu'il est peu probable que la lampe à incandescence puisse être améliorée de manière significative, et nous devons aussi reconnaître que grâce à l'adaptation mécanique, le coût de production de la lumière pourrait être réduit de moitié, si ce n'est plus. Imaginons que le moteur à vapeur et le générateur électrique (ou la dynamo), deux entités distinctes, soient combinées, ne fassent plus qu'une. En partant de l'idée que la perte moyenne de 35 % par frottement mécanique dans un moteur en marche puisse être économisée, de même pour la perte de 15 % induite par les frictions de courroie ainsi que les 10 % gaspillés dans l'utilisation de la dynamo, nous pourrions ajouter 60 % d'énergie disponible grâce à la vapeur pour produire de l'électricité. Supposons encore que cette nouvelle machine soit plus simple, plus petite et plus légère que son aînée : imaginons qu'elle soit toujours constante, qu'elle se régule automatiquement et qu'elle soit très peu affectée par l'usure, cette avancée marquerait très probablement une révolution, pas uniquement en matière de lumière électrique, mais également dans le domaine de l'énergie appliquée. M. Tesla semble avoir rassemblé tous ces critères par l'invention de "l'oscillateur". Les caractéristiques essentielles de cet appareil remarquable pourraient être expliquées rapidement comme étant une utilisation de la pression de vapeur pour produire une vibration extrêmement rapide d'une barre d'acier ou d'un piston, associé à un ensemble d'aimants de manière à ce que l'énergie mécanique de la vibration soit convertie en électricité. Qui plus est, soumise à certaines conditions, la vibration électrique peut dicter entièrement le mouvement de la barre ou du piston et, finalement, grâce à cet appareil, atteindre l'extraordinaire résultat désiré : l'établissement, à toutes fins pratiques, d'une vibration constante.
   Pour faire simple sans avoir recourt à un langage technique, la grande vitesse de ce mouvement de piston est permise par l'utilisation d'une forte pression par vapeur et est adaptée au développement de cette machine, simple et à faible coût, plus puissante que tous les moteurs très coûteux utilisant une quantité de vapeur similaire. L'objectif principal de "l'oscillateur" est de convertir, par un processus aussi direct que possible, l'énergie de la vapeur en énergie électrique. Il n'y a aucun mouvement rotatif, car dans la poursuite de cet objectif, un mouvement rotatif ne serait non seulement pas nécessaire, mais représenterait également un gaspillage certain. S'il s'agit de générer de l'électricité à des fins de production de lumière, alors les mouvements rotatifs du mécanisme forment une option peu convaincante, car dispersant beaucoup trop d'énergie. Pour cette raison et bien d'autres encore, il ne fait aucun doute que "l'oscillateur" disposera d'une aura certaine dans le marché de la lumière électrique. Mais si la machine répond à toutes les attentes de l'inventeur, elle influencera en profondeur les grandes sociétés de production et de transport. Il est déjà admis par tous les hommes de progrès que l'électricité est la puissance de distribution d'énergie la moins coûteuse. Sans évoquer les énormes pertes par frottement induites par les systèmes étendus de ligne d'arbres ou de courroies, il faut prendre en compte l'énergie gaspillée en déplaçant de longues lignes d'arbres simplement dans l'objectif de faire fonctionner la petite partie que l'on souhaite utiliser. Lorsque la distribution d'énergie est effectuée par énergie électrique, elle est utilisée uniquement quand et où elle est requise.
   Il est maintenant avéré qu'il est plus économique de convertir l'énergie de la vapeur en électricité pour la reconvertir ensuite en tout type de mouvement souhaité. Par conséquent, il semble clair que le dispositif de production énergétique le plus efficace et le plus adapté aux besoins modernes sera celui avec une production électrique simple, directe et économique. M. Tesla a pris les éléments principaux d'une machine à vapeur et ceux d'une dynamo, y a apporté un élégant ajustement mécanique et a façonné une machine ayant le potentiel intrinsèque de reléguer la moitié de la machinerie mondiale actuelle au statut de tas de ferraille. Ladite machine pourrait abattre le travail des moteurs d'un bateau à vapeur dans un espace réduit et pour une fraction de leur coût d'installation et d'utilisation. Ceci sans contenant ni battement, tout en réduisant au minimum le risque de dérèglement ou de casse. Une telle invention serait en mesure de révolutionner tout le domaine de la construction mécanique, des locomotives aux bocards.


Les paradoxes qu'impliquent les machines de Tesla.

   Certains décèleront que les éléments exposés ayant trait à la construction de l'"oscillateur" impliquent quelques paradoxes mécaniques. S'il ne doit pas s'user, il doit être exempt de friction et, par conséquent, présenter l'anomalie d'un cylindre et d'un piston à vapeur sans remplissage et pourtant ne permettre aucune fuite de vapeur. En outre, pour confirmer son incorruptibilité, le mouvement du piston doit être tel qu'il empêche tout changement moléculaire dans le métal prévu pour l'affaiblir, et toute la machine se doit d'être extrêmement simple dans ses réglages et ses régimes de fonctionnement en comparaison avec la complexité des moteurs actuels. Le respect de ces conditions sera qualifié d'impossible par certains ingénieurs. Mais les scientifiques deviennent très prudents quant à l'utilisation du mot "impossible". Cela fait moins de 25 ans qu'un ingénieur électrique d'une certaine réputation, alors engagé dans la construction de l'actuel système d'alarme incendie de New York, a déclaré au rédacteur qu'il serait payant d'utiliser l'électricité en tant que force motrice alors que l'on pouvait alimenter les chaudières à vapeur avec des cadres de piano. Une tige métallique vibrante sans friction mécanique et sans perte transformant l'énergie de la vibration directement en électricité peut tenir du rêve pour les machinistes d'aujourd'hui, et ce, même à l'aube de sa concrétisation. Lorsque le génie d'un enquêteur scientifique de premier ordre est associé au génie d'un inventeur, les personnes ordinaires doivent se préparer à être surprises.
   Elles le seront sans aucun doute lorsque la machine de M. Tesla sera suffisamment perfectionnée pour être présentée au public. De plus, les personnes non ordinaires pourraient être surprises d'apprendre que l'intérêt principal de cette magnifique pièce d'adaptation mécanique réside, aux yeux de son inventeur, dans le fait qu'elle lui permettra de poursuivre des recherches scientifiques très poussées en toute confiance. C'est grâce à cette dernière qu'il a acquis un nouvel instrument possédant certaines des qualités indispensables de certitude et d'uniformité de l'action jusqu'alors manquantes. Tesla a déjà démontré au cours de sa carrière que la réalisation concrète s'inscrit dans le prolongement direct d'une avancée potentielle. Au balbutiement de sa piste de réflexion, qui lui a déjà apporté une grande reconnaissance, il a démontré comment les principes des champs magnétiques tournants pouvaient être appliqués afin de réduire en une expression beaucoup plus simple la forme d'armature alambiquée et coûteuse utilisée dans la construction des moteurs. D'autres inventeurs ont déposé des brevets pour des inventions basées sur des suggestions librement émises par Tesla afin de guider ses collègues. Cependant, aussi brillants qu'aient été ces accomplissements pratiques portés à son crédit, directement ou non, ce n'est que le début pour Tesla, compte tenu des objectifs qu'il s'est fixés. Les électriciens respectent énormément l'homme qui a amené le courant alternatif aux moteurs, leur a prodigué brosses et commutateurs, et a créé une armature efficace, anciennement aussi grosse qu'une roue de charrette, à la taille d'un moyeu de cette dernière. Tous ces accomplissements semblent bien insignifiants pour l'homme qui a pu énoncer son objectif principal ainsi : "Nous tournoyons dans l'espace à une vitesse inconcevable : autour de nous, tout tourne, tout bouge, tout est énergie. Il doit exister un moyen pour que nous puissions profiter de cette énergie plus directement. Alors, avec la lumière obtenue par ce moyen, avec le courant extrait, avec toutes les formes d'énergie obtenues sans effort à partir d'une ressource inépuisable, l'humanité avancera à pas de géant." Ce discours fut prononcé devant l'American Institute of Electrical Engineers (l'institut américain des ingénieurs électriciens) à l'université de Columbia en 1891. Avec encore plus d'aplomb, Tesla a répété cette même idée au rédacteur il y a quelques jours.
   "J'espère vivre jusqu'à être en mesure d'installer une machine au milieu de cette pièce et de la déplacer par la seule énergie de la matière en mouvement autour de nous." Les trois années passées depuis la conférence n'ont fait qu'accroître sa conviction que l'achèvement qu'il décrivait alors n'est ni impossible ni visionnaire.


L'oscillateur, un outil pour de plus gros problèmes.

   Une fois le problème de l'élimination de 99 % de pertes découlant de la production de lumière électrique réglé, cet achèvement sera à portée de main. Il est toutefois important de noter que peu importe l'efficacité avérée de la machine sus-citée pour réduire le coût de génération de l'électricité utilisée dans la production de lumière, elle marque seulement le premier pas vers la résolution de problèmes plus importants pour laquelle elle servira d'outil. Comme son inventeur l'a indiqué, la valeur scientifique de la nouvelle machine, contrairement à sa valeur commerciale, réside dans sa capacité à produire très rapidement des courants électriques alternatifs dont la fréquence (c'est à dire le taux d'oscillation), qu'elle soit haute ou basse, est constante. Auparavant, en l'absence de ce dernier critère manquant, de plus amples progrès dans la continuité des expériences de M. Tesla semblaient impossibles. Ce n'est plus le cas. Certains facteurs du problème que Tesla a prévu de résoudre échappent à la définition usuelle tandis que d'autres dépasseraient presque l'entendement. Lorsqu'il est stipulé que la lumière résulte d'une vibration de l'éther d'une intensité très très élevée et définie précisément, bien plus élevée que les vibrations productrices de chaleur, nous commençons à saisir en quoi la production de lumière est peu économique, alors qu'il est toujours impossible d'obtenir des vibrations lumineuses plus élevées sans passer par des vibrations de chaleur moindre. À ce jour, aucun dispositif conçu pour la production de lumière par transformation d'une source d'énergie n'a été en mesure d'outrepasser ce besoin, que ce soit par un processus électrique, chimique ou autre. S'en défaire semble aussi impossible que d'appliquer une certaine vitesse à un corps, sans passer par toutes les vitesses inférieures au préalable.
   Cependant, nous ne pourrions pas continuer très longtemps sur le chemin emprunté par l'avant-garde de la science moderne si les lois de ce que nous appelons la matière sont considérées comme la mesure de l'univers. La signification du terme "matière" s'est considérablement élargie dans le domaine des sciences. C'est devenu un postulat scientifique que ce qu'on appelle le vide de l'espace est rempli d'un médium qui, bien qu'imperceptible à tout sens humain, a encore des propriétés matérielles. C'est-à-dire que l'éther, enveloppant et omniprésent, cet océan éternel sans rivage, dans l'immensité duquel les planètes et les soleils ne sont que bulles de tailles et de teintes variables —, est le vecteur et l'émetteur de toutes les formes primaires d'énergie et peut-être le matériel duquel est issu l'univers tangible et visible. Cette question que l'on trouve dans les manuels scolaires est ici pertinente : "Si la lumière est mouvement, alors qu'est-ce qui bouge ?" Au-delà de cette mince enveloppe que nous appelons l'atmosphère terrestre, il y a les profondeurs de l'espace interplanétaire, à travers lesquelles nous est communiquée la forme d'énergie que nous connaissons sous le nom de lumière. Mais, comme le soulignent une nouvelle fois les ouvrages scientifiques de référence, "l'espace vide ne peut ni recevoir ni communiquer le mouvement". Nous en arrivons donc à la seule hypothèse qui s'accorde avec les faits, celle des atomes éthériques et de l'attente sublime à laquelle cette théorie a donné naissance. Comme le précise Tesla, l'inconcevable atome minuscule, "l'élément caché de la structure de l'univers, est éternellement ébranlé dans l'espace, soumis un jeu d'influences extérieures, comme un bateau sur une mer agitée." Il bouge, il vibre et cela avec une rapidité merveilleuse, et par la nécessité même de son existence. En effet, la matière au repos serait matière morte, chose inconcevable, malgré la croyance générale qui prétend le contraire.


Les possibilités des chiffres consternants.

   La science dit que la lumière doit se déplacer à une vitesse de 186 000 miles par seconde (299 792 458 m/s), et que la lumière est le produit d'une vibration éthérique dont la vitesse est d'environ 500 000 000 000 000 vibrations par seconde. Mais la science n'a guère cessé d'examiner les possibilités profondes qui existent dans les forces que ces chiffres consternants véhiculent. Aujourd'hui encore, nous ne savons très peu de choses sur ce qu'est l'électricité. Mais cela a été l'un des triomphes de la recherche moderne de lier les manifestations électromagnétiques de l'énergie à celles de la lumière et de la chaleur. De cette découverte est né le désir d'atteindre la source originelle de ces apports d'énergie transformée, accumulée et stockée (comme le charbon, le gaz et le pétrole qui subissent une grosse perte lors de leur extraction) et de prendre l'initiative de profiter de cette fontaine inépuisable. C'est vers un tel idéal que Tesla s'efforce de tendre. Il n'y a rien de plus exact, de plus scientifique, que ses méthodes d'investigation ; ses expériences le conduisent petit à petit sur une voie solide de faits avérés. Cependant, il n'oublie jamais que la spéculation est le fondement de l'investigation. C'est ainsi qu'au fil de ses expériences, l'impression d'émerveillement et d'admiration suscitée par son accomplissement immédiat cède rapidement sa place à un sentiment d'adoration face à la grandeur de la conception, qui est la fin de l'accomplissement ultime.
   Par exemple, il y a deux ans, lors d'une conférence à Londres, Tesla a démontré non seulement le non-fondement de l'idée selon laquelle un moteur électrique ne pouvait fonctionner qu'en étant doublement raccordé avec le générateur, c'est-à-dire avec un fil pour le retour, ainsi qu'un fil pour la transmission du courant ; mais il a également prouvé que le moteur pouvait fonctionner avec un raccord unique, ou même sans aucun raccord. Selon ses propres dires : "Il n'est pas nécessaire que le moteur soit raccordé au générateur. Il suffirait sans doute de les poser sur le même sol, car non seulement une plaque de métal isolée est capable de transmettre de l'énergie dans l'espace, mais elle est également capable de la dériver d'un champ électrostatique alternatif, bien que dans ce dernier cas l'énergie disponible soit beaucoup plus faible." Grâce à cette démonstration qui prouve qu'un moteur peut fonctionner sans fil grâce à des courants qui passent par la terre ou l'air, un véritable champ de possibilités s'ouvre. En effet, "des courants alternatifs, en particulier à hautes fréquences, passent avec une liberté étonnante à travers des gaz même légèrement raréfiés. Pour atteindre une certaine distance dans l'espace, il faut surmonter des difficultés purement mécaniques. Il ne fait aucun doute qu'avec les énormes potentiels qu'offre l'utilisation des hautes fréquences et de l'isolation à l'huile, les décharges lumineuses pourraient traverser de grandes distances d'air raréfié et qu'en dirigeant ainsi l'énergie de plusieurs centaines de milliers de chevaux-vapeur, des moteurs ou des lampes pourraient être utilisés à des distances considérables de leurs sources stationnaires."


Aucun besoin de transmettre l'électricité.

   Il s'agit d'une perspective assez impressionnante, mais Tesla l'évoque seulement comme une possibilité, car, en se projetant dans un avenir imperceptible pour la plupart, il affirme que de cette manière ou d'une autre, nous n'aurons pas besoin de transmettre l'électricité. "Nous n'aurons plus besoin de transmettre l'électricité. D'ici peu, nos machines fonctionneront grâce à une électricité pouvant être obtenue n'importe où dans l'univers. Il y a de l'énergie dans l'espace. Cette énergie est-elle statique ou cinétique ? Si elle est statique, nos espoirs sont vains ; si elle est cinétique, ce que nous savons avec certitude est qu'il s'agit alors simplement d'une question de temps avant que les hommes ne parviennent à ajuster leurs machines au mécanisme d'entraînement même de la nature." Plus simplement, si nous vivons dans un milieu où il n'y a pas de flux continu d'énergie, cette réalisation semble impossible. Mais si tout ce qui nous entoure est en perpétuel mouvement, alors l'ingéniosité humaine doit trouver un moyen de convertir cette énergie en utilisations productives.
   Ici, nous sommes face, en effet, aux miracles de la science, mais, tout bien considéré, ils ne sont pas plus merveilleux que nombre de choses sur lesquelles nous avons cessé de nous interroger, parce que devenues si familières. Finalement, c'est dans l'interprétation des phénomènes familiers que la science progresse. Si la science les accepte sans s'interroger, alors elle ne peut pas avancer. "Allumer le gaz" est un geste banal du quotidien, mais qui laisse tout le monde perplexe, tout comme l'est devenu le fait de toucher un bouton pour voir un filament de carbone s'illuminer à l'intérieur d'une ampoule en verre hermétique. Pourtant, si la science avait le pouvoir d'identifier plus précisément les processus cachés de la nature et de nous révéler le secret des forces en action dans l'un ou l'autre de ces phénomènes, elle serait à même de résoudre la plupart des mystères de l'univers qui ne sont pas encore élucidés. Il n'y a rien d'exceptionnel à comprendre ce qui se passe lors de l'incandescence d'un gaz en condition de pression atmosphérique ordinaire et à appeler ce phénomène une forme d'énergie radiante. Cependant, nous faisons un pas vers la compréhension quand nous découvrons que la luminosité résulte des chocs ou des impacts des molécules de gaz. Pour citer Tesla à nouveau : "Tout comme les molécules ou les atomes qui se heurtent à un corps solide rendent celui-ci phosphorescent ou incandescent, un phénomène similaire est produit quand ils s'entrechoquent." Mais, comme l'ajoute notre expert : "cette explication est très insuffisante et ne porte que sur le mécanisme en lui-même."
   Penchons-nous sur le problème de l'incandescence du filament dans l'ampoule, qui n'est pas plus compliqué, mais certainement plus difficile à comprendre, que celui de l'incandescence du gaz avec un brûleur ordinaire. Dans l'ampoule, l'air atmosphérique a été retiré, pas complètement, il est vrai, mais suffisamment pour que l'on s'approche de ce qu'on appelle un "vide", comme il en est fait couramment pour des applications commerciales. Quoi qu'il en soit, "vide" est un terme tout relatif. En plus du résidu d'air atmosphérique, il reste également l'éther, parce que, comme l'expliquent les manuels, "essayer de le pomper pour l'extraire de l'espace reviendrait à tenter de pomper de l'eau avec un tamis au lieu d'un piston", et encore, pourrait-on préciser, il s'agirait d'un tamis à très gros maillage. Lorsque les vibrations électriques acheminées par le fil sont transmises au filament situé à l'intérieur de l'ampoule, elles agitent les molécules de celui-ci si violemment que cela produit de la chaleur et de la lumière, mais cette dernière est très faible, au grand désespoir de l'homme de science. La lumière jaillit lorsque le filament émet une lueur incandescente, mais elle serait bien plus puissante si les molécules ou atomes des gaz ou éther environnants pouvaient être amenés à luire également. Nous parvenons alors à l'un des paradoxes de Tesla les plus instructifs, et que nous découvrons avec ses propres mots : "Tout individu qui commence à étudier le problème aura tendance à penser que ce que l'on attend d'une lampe avec une électrode, c'est que cette électrode atteigne un degré d'incandescence très élevé. Mais cet individu se tromperait. La forte incandescence du bouton est un mal nécessaire, mais ce que l'on souhaite réellement, c'est une forte incandescence du gaz environnant le bouton. En d'autres termes, le défi avec ce type de lampes est d'amener une masse gazeuse à la plus forte incandescence possible."


Quelle sera la lumière du futur ?

   Si l'on prolonge la réflexion, il est nécessaire de faire la distinction entre l'origine de l'incandescence du filament, et celle d'un simple bouton situé au bout du fil de la lampe. Dans le cas du filament, la luminosité résulte, pour une partie, de l'action de ses propres molécules les unes sur les autres lorsqu'elles sont excitées par le courant électrique et, pour une autre partie, du bombardement ou de l'impact des particules d'éther, qui ont également reçu une charge électrique et qui sont attirées, repoussées et agitées à très grande vitesse. L'incandescence du bouton, elle, est provoquée presque exclusivement par le bombardement très intense de ces atomes de gaz ou d'éther qui s'électrifient de façon instantanée. Là, nous commençons à percevoir pourquoi M. Tesla est persuadé que la conception d'une petite électrode (ou bouton terminal) capable de supporter des températures extrêmement élevées est d'une importance capitale pour la production de lumière. Puisque, comme il l'explique, "l'intensité de la lumière émise dépend principalement de la fréquence et du potentiel des impulsions, ainsi que de la densité électrique à la surface de l'électrode. Il est de la plus grande importance d'utiliser un bouton aussi petit que possible, afin d'augmenter considérablement cette densité. Sous le violent impact des molécules de gaz environnantes, la petite électrode sera amenée, bien évidemment, à une température extrêmement élevée, mais, autour d'elle, il y aura une masse de gaz hautement incandescent, une photosphère enflammée, dont le volume sera plusieurs centaines de fois supérieur à celui de l'électrode."
   Jusqu'ici, le défi d'une adaptation pratique, quoiqu'importante et intéressante, n'a pas éveillé l'imagination avec autant de force que les autres expériences de Tesla. Mais Tesla garde les pieds sur terre. Il n'oublie pas le "seul et unique objectif" qu'il partage avec tous les fondus de science et de progrès "d'atteindre un résultat qui démontre une utilité pour l'homme, peu importe la direction dans laquelle la pensée ou l'expérience [le] mène". Alors, quand il montre comment un tube en verre creux, duquel il a retiré l'air avant d'en sceller les extrémités, peut s'éclairer sur toute sa longueur, et ce, simplement en le tenant dans sa main, dans une pièce où des forces électrostatiques suffisamment puissantes ont été mises en action, il imagine comment ses expériences pourraient aboutir à la conception d'un dispositif d'éclairage plus productif. Parce que, comme il l'a écrit, "en considérant les méthodes barbares employées et les pertes à déplorer survenues dans nos meilleurs systèmes de production d'électricité, tout penseur a dû se demander : quelle sera la lumière du futur ? Il faudra que ce soit un solide incandescent, comme dans la lampe actuelle, ou un gaz incandescent, ou un corps phosphorescent, ou quelque chose qui s'approche d'un brûleur, mais incroyablement plus efficace."


Explication de la force électrostatique.

   Cependant, en s'engageant dans une telle quête, on aurait presque tendance à s'envoler un peu trop haut. Prenons l'expérience épatante et poétique des tubes à vide, permettant à n'importe qui d'avoir l'impression de tenir entre ses propres mains un véritable spectre tout droit venu du monde des lumières. Que veut dire l'expérimentateur quand il dit qu'il est intimement convaincu que "peu importent les causes d'un mouvement lumineux, il est produit par des tensions électrostatiques qui vibrent à une rapidité extrême"? On peut alors se demander ce qu'est réellement la force électrostatique. Et à cette question, Tesla répond lui-même : "C'est la force qui dirige le mouvement des atomes, qui cause leur collision et développe les énergies vitales que sont la chaleur et la lumière. Cette force provoque également l'agrégation des atomes en un nombre infini de combinaisons selon les conceptions fantaisistes de la Nature et forme toutes ces merveilleuses structures que l'on voit autour de nous. En se fiant à la véracité de notre vision actuelle, c'est en fait la force la plus importante à considérer dans la nature." Pour créer ce qu'on appelle un champ électrostatique alternatif qui agit dans la totalité d'une pièce donnée, il faut ajuster les dispositifs électriques dont la description appartient à une étude technique. Pour le dire le plus simplement possible, quand deux corps conducteurs sont isolés et électrifiés, on dit qu'une force électrostatique agit entre les deux. "Cette force se manifeste lorsqu'il y a attraction, répulsion et tensions entre les corps et l'espace ou le médium qui les relie. La pression exercée dans l'air, ou dans ce qui sépare les deux corps conducteurs, peut être si importante qu'elle en vient à se briser, et on peut alors observer des étincelles, des faisceaux lumineux ou, comme on les appelle, des bandeaux lumineux. Pour démontrer la puissance d'une telle force, l'expérimentateur se place à l'intérieur d'un champ électrostatique dans lequel la création d'une bobine à induction spécifique joue un rôle important. Il y apporte un morceau de métal qu'il tient dans sa main, et le met en contact avec le fil secondaire de la bobine. Son bras est alors traversé par un courant électrique puissant, vibrant à une vitesse de 1 000 000 vibrations par seconde.
   La force électrostatique se fait ressentir tout autour et agit sur les molécules d'air ainsi que sur les particules de poussière volant à proximité, en les envoyant violemment contre le corps de l'expérimentateur. L'agitation des particules est si grande que lorsque les lumières s'éteignent, de faibles faisceaux lumineux apparaissent sur certaines parties du corps. Quand un tel “bandeau” éclate, il crée une sensation similaire à celle de la piqûre d'une aiguille. Si les potentiels ou les tensions avaient été assez élevés et la fréquence des vibrations ou la vitesse, plus faible, la peau se serait probablement rompue sous l'énorme pression appliquée, et du sang en aurait jailli, sous la forme de pulvérisations fines ou de jets si fins qu'ils en seraient devenus invisibles. Les faisceaux lumineux sont les travaux les plus cités et les plus exagérés des merveilles de Tesla. Ils sont dus à un potentiel d'environ 200 000 volts, qui alternent à des intervalles plutôt irréguliers et, comme nous l'avons déjà mentionné, à une vitesse d'environ 1 000 000 de vibrations par seconde. Selon les propres mots de Tesla : "Une vibration de la même amplitude, mais qui serait quatre fois plus rapide, afin de maintenir ce qui est nécessaire pour une tension de 3 000 000 volts, serait largement suffisante pour entourer mon corps d'un rideau de flammes. Mais ces flammes ne me brûleraient pas. Au contraire, la probabilité est telle que je ne serais pas blessé le moins du monde." À titre indicatif, pour les aventuriers amateurs, hommes ou femmes, souhaitant tenter cette expérience, et afin d'informer les artistes voulant illustrer cet effet novateur, il est nécessaire de préciser que le corps ne peut être enveloppé dans un rideau électromagnétique de flammes tout en étant vêtu.


Tesla, scientifique, inventeur et visionnaire.

   Mais une telle expérience, même si elle était faite pour éblouir et étonner, a une importance moindre que celle de la production interne du tube de verre du fil lumineux rigide. C'est l'une des démonstrations les plus belles et les plus significatives de Tesla, et elle séduit d'ailleurs énormément l'imagination scientifique, car elle touche à certains des procédés les plus occultes des arcanes de la nature. Comme le dit M. Tesla : "démontrer qu'une colonne vibrante gazeuse possède une rigidité doit profondément changer la vision des penseurs. Si des fréquences basses et des indications de potentiels insignifiants de cette propriété peuvent être notées, comment doit se comporter un médium gazeux sous l'influence de fortes tensions électrostatiques, qui peuvent être actives dans le vide intersidéral et qui peuvent également alterner avec une rapidité inconcevable ? L'existence d'une telle force électrostatique qui palpite en rythme, c'est-à-dire d'un champ électrostatique vibrant, serait la preuve qu'il y a une façon pour que les solides puissent se former à partir d'un utérus ultra-gazeux. Elle montrerait également comment des vibrations, transversales ou autres, puissent être transmises par le biais d'un médium gazeux qui remplit l'espace."
   Sic itur ad astra ! [Donc, nous allons jusqu'aux étoiles !] Et c'est ainsi que nous atteignons les hauteurs célestes de la contemplation, alors même que nous cherchons de plus hautes formes d'incandescence, afin d'éclairer les nuits sombres de notre petite planète. Voilà ce que c'est que de posséder le point de vue du poète couplé à l'infatigable patience du chercheur en quête de l'exacte vérité, d'avoir un esprit philosophique accéléré par de l'imagination et une intelligence pénétrante dirigée par l'enthousiasme de l'humanité. Voilà ce que c'est d'avancer sans se hâter, mais sans se reposer, avec une certitude paisible et modeste, vers l'objectif de progrès qui donnera au siècle à venir sa distinction caractéristique, aussi certainement que le triomphe de la vapeur a estampillé celui qui approche désormais de sa fin. Voilà ce que c'est que d'être à la fois un scientifique, un inventeur et un visionnaire, et d'être l'un des hommes les plus extraordinaires d'aujourd'hui et de tous les temps. D'être Nikola Tesla.

JOHN FOORD
 
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